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Date: 28/04/2020

 

Nous avons rencontré Mieja Vola Rakotonarivo, Directrice Générale de l'entreprise malgache Nutri'zaza.

Mieja figure dans le livre Bâtisseurs d'Afrique, récemment publié chez Eyrolles, et qui retrace les parcours de onze entrepreneurs engagés accompagnés par I&P.

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Accompagnée par I&P entre 2012 et 2018, Nutri'zaza est une entreprise sociale visant à lutter de manière pérenne contre la malnutrition infantile chronique à Madagascar. L’entreprise a développé un réseau de restaurants pour bébés (hotelin’jazakely) et distribue un aliment de complément, la « Koba Aina ». Elle cherche à rendre le produit accessible à tous, et en priorité aux familles défavorisées, tout en développant une activité entrepreneuriale, soutenable financièrement. Nutri'zaza met également à disposition des familles un espace de suivi de la croissance des enfants avec une pesée régulière et assure une surveillance face à la sous-nutrition.

 

Pouvez-vous, en quelques mots, nous parler de votre parcours et de Nutri'zaza ?

Je suis ingénieur agronome de formation, diplômée d’un master en technologie alimentaire spécialisé régions chaudes à l’ENSIA SIARC Montpellier. C’est mon maître de stage à l’IRD qui m’a fait découvrir les enjeux de la malnutrition et m’a mise en contact avec le GRET[1]. Je suis donc entrée dans ce monde de la nutrition, en 2003, à  l’occasion d’un stage en alternance au sein du GRET. J’ai ensuite été embauchée en tant que responsable d’un projet de lutte contre la malnutrition en zone rurale du GRET, financé par l’UNICEF et la Coopération décentralisée française. J’ai ensuite, en 2008, pris le poste de responsable agroalimentaire du GRET à Madagascar. Dans ce cadre-là, j’ai travaillé à la formulation de nouveaux produits pour les groupes vulnérables, comme les femmes enceintes par exemple.

C’est à cette période qu’a émergé le concept de Nutri'zaza. Les subventions arrivaient à leur terme, il fallait se renouveler, trouver un moyen de faire fonctionner le service déjà en place. Nutri'zaza représentait la partie urbaine de ce que je faisais jusqu’à présent en zone rurale. Avec une plus forte concentration de population, on pouvait tester de nouvelles choses, comme les restaurants pour bébé. Un jour nous avons rencontré Blédina, qui avait plus ou moins le même concept que nous : un service marchand à destination des populations à faible revenu. Une réflexion sur l’entrepreneuriat a alors débuté : comment faire durer ce service dans le temps, fonctionnel par lui-même et soutenable financièrement ?

 

"Les subventions arrivaient à leur terme, il fallait se renouveler, trouver un moyen de faire fonctionner le service déjà en place. C'est à cette période qu'a emergé le concept de Nutri'zaza."

 

Comment s’est déroulée votre rencontre avec I&P ? Que vous a apporté ce partenariat ?

Nutri'zaza a été créée en début d’année 2013, à l’aide de 5 actionnaires : le GRET, I&P, la SIDI, TAF (un producteur local) et l’APEM (association pour la promotion de l’entrepreneuriat). Nous avons rapidement opté pour la création d’une société anonyme, permettant une gouvernance transparente et équitable pour tous et satisfaisant la volonté des actionnaires d’avoir une participation active dans la gouvernance de l’entreprise. Les premières années ont été très difficiles. Le manque de garanties rendait la construction de restaurants pour bébés difficile, et Nutri'zaza a décidé d’orienter sa distribution prioritairement vers le porte-à-porte.

I&P a fortement appuyé Nutri'zaza dans la mise en place d’une direction commerciale. L’idée était aussi d’améliorer notre produit phare, la Koba Aina : son emballage, son logo, sa communication, pour qu’elle ne soit pas perçue comme un produit à destination des pauvres, mais à destination de tous les enfants malgaches. Cette évolution s’est accompagnée d’une restructuration de l’entreprise, en repensant le métier des animatrices, et en mettant en place une réelle stratégie de distribution. Le réseau institutionnel a commencé à grandir réellement à partir de 2015 et Nutri'zaza s’est fait connaitre. Aujourd’hui Nutri'zaza représente 118 salariés permanents et une cinquantaine de freelance. I&P est sorti de Nutri'zaza fin 2018, et ses parts ont été reprises par les autres actionnaires.

 

Vous faites partie des 11 portraits inspirants d’entrepreneurs présentés par Nathalie Madeline dans le livre Bâtisseurs d’Afrique. Qu’est-ce que cela représente pour vous ? Quelle est selon vous l’importance et l’impact de ce type de projet de plaidoyer ?

Un projet comme le livre Bâtisseurs d’Afrique présente un fort impact en termes de visibilité. C’est le moment de prise de parole d’une entreprise particulière comme Nutri'zaza. Cela apporte de la lumière sur l’entrepreneuriat social, ses spécificités, ses enjeux et ses besoins (notamment financiers et d’accompagnement). Pour nous, l’impact social est l’ADN même de l’entreprise, sa raison d’être. C’est vraiment différent d’une stratégie RSE[2]. Ce livre permet de démontrer qu’il est possible d’avoir un réel impact social tout en étant une entreprise comme une autre, et ce, devant un auditoire plus large que celui auquel on peut avoir accès sur notre pays ou avec nos réseaux personnels.

Il suscitera peut-être, je l’espère, des vocations auprès de jeunes entrepreneurs cherchant à faire développer leur pays tout en développant leur entreprise. Un tel projet de plaidoyer peut faire tache d’huile en stimulant des échanges avec d’autres entreprises similaires ou non en Afrique.

Ce type de projet apporte aussi une forme de légitimité. Une entreprise sociale n’est pas une ONG mais une entreprise à part entière, soumise cependant, par sa volonté d’impact, à de fortes contraintes. Ces contraintes devraient être prises en compte au niveau national et cette légitimité permet d’étayer un lobbying au niveau de l’Etat et des institutions, afin que le cadre juridique et fiscal soit plus favorable aux entreprises sociales.  

 

"L'impact social est l'ADN même de l'entreprise, sa raison d'être. Un livre comme "Bâtisseurs d'Afrique" apporter de la lumière sur une entreprise comme la notre, ses enjeux et ses besoins. Et il suscitera peut-être, je l'espère, des vocations auprès de jeunes entrepreneurs !

 

La crise sanitaire liée au covid-19 a-t-elle un impact sur votre activité ? Quelles sont, le cas échéant, les mesures mises en œuvre ? Quelles sont les attentes que vous pouvez avoir de la part du gouvernement ou des investisseurs ?

Madagascar est en confinement depuis un mois, ce qui a naturellement un impact sur les revenus et l’activité de Nutri'zaza. Les différents projets de développement autour des produits sont retardés, suite aux difficultés de réapprovisionnement en matériaux et emballages.  Les boutiques étant fermées, les implications financières sont réelles. Pour le mois d’avril, on ne devrait pas atteindre plus de 65% des objectifs pour le réseau commercial, et sûrement moins encore pour le réseau des distributrices en hotelin-jazakely. La production de barres de céréales est à l’arrêt, alors même qu’elle représente 25% du chiffre d’affaires.

Le gouvernement a cependant mis en place un plan d’urgence sociale, pour accompagner le confinement, qui inclut la distribution de vivres, dont la Koba Aina, reconnue institutionnellement pour ses apports nutritionnels, fait partie.

 


[1] Le Gret est une ONG internationale de développement, de droit français, qui agit depuis 1976 pour apporter des réponses durables et innovantes aux défis de la pauvreté et des inégalités. https://www.gret.org/

[2] Responsabilité Sociale des Entreprises : une prise en compte par les entreprises, sur base volontaire, des enjeux sociaux et éthiques dans leurs activités.